Habitabilité de la Terre et transitions justes. Les réponses alternatives
Cycles de séminaires organisés par Nastassja Martin, titulaire de la chaire de professeur junior Habitabilité de la Terre et transitions justes.
Thème 2025-2026 : Les réponses alternatives
Habiter le concept d’habitabilité de manière ouverte et plurielle n’est pas chose aisée. Cette difficulté tient à l’histoire de la création du concept, des recherches en exobiologie qui nous éloignent de la fragilité de la vie ici même, à la texture coloniale qu’il manifeste depuis le xvie siècle, alors que la question littérale qu’il posait (ce territoire est-il habitable ?) justifiait toutes les prises de terre lorsque la réponse se révélait positive. Depuis la perspective anthropologique, nous devons également prendre garde à ce que son effet de synthèse généralisante ne gomme pas les perspectives cosmopolitiques émanant de l’ethnographie et des discours autochtones, qui apparaissent trop rarement assez puissantes et stabilisées pour pouvoir prétendre décaler les lignes de partage propres à nos régimes de savoirs.
C'est pour mettre au travail ces questionnements qu'au sein de la chaire CNRS Habitabilité de la terre et transitions justes, nous avons tenu trois années de séminaires de recherche. Il s'est agi, depuis deux ans, de réhistoriciser les concepts qui structurent les pratiques modernes de monitoring environnemental, et d'entamer un processus de redescription des dispositifs politiques et entrepreneuriaux visant à trouver des solutions techniques aux crises écosystémiques (transition énergétique, géoingénierie). Enfin, cette troisième et dernière année de séminaires s'ouvre sur la possibilité de stabiliser des réponses cosmopolitiques. Notre attention se focalise sur les modes d'existences, passés et présents, d'ici et d'ailleurs, qui nous permettent de faire varier nos imaginaires intellectuels et politiques, et de provincialiser les prises conceptuelles avec lesquelles nous nous référons généralement au monde extérieur. Du "paysage" aux "ressources" en passant par la "nature" récemment remplacée par le "vivant", nous cherchons ici non seulement à prendre acte des dualismes persistants qui nous empêchent de penser autrement les mouvements des grands flux géophysiques, mais aussi à rendre audibles et visibles d'autres modes de relations à ce qui déborde les limites de l'humanité.
Le chemin de la méthodologie anthropologique consiste à regarder depuis l’extérieur les productions scientifiques sur les enjeux écologiques actuels ainsi que les récits consensuels qu’ils entraînent : nous restitueront leurs voix aux collectifs qui racontent d’autres histoires, et introduisent ainsi des contrepoints nécessaires par rapport aux scénarios naturalistes des géosciences. Si nous ne disposons plus de tous les outils – technologiques, heuristiques, cosmologiques – pour nous sortir de l’impasse dans laquelle nous nous sommes engouffrés, nous devons commencer à prendre au sérieux d’autres formulations de monde, non moins locales ou globales que les nôtres, et se donner les moyens de faire varier nos schèmes de pensée et d’action. Où et comment s'articulent d'autres manières de penser les puissances élémentaires (puisque ce sont elles qui nous forcent à penser plus loin aujourd’hui), hors des catégories qui ont vu le jour dans l’histoire située qui est la nôtre ? Quels sont les collectifs et les histoires à convoquer pour amorcer cette trans-formulation, qui demande entre autres de trouver d’autres entrées que « climat », « planétaire », « habitabilité » pour penser depuis d’autres normes que celles qui sont stabilisées dans les institutions de contrôle et de gestion des « forces » autres qu’humaines ? Telles sont les questions qui nous occuperons pour clore le cycle.
Séminaire de recherche du 18 mars 2026
Tisser la pensée. Faire dialoguer le droit et la cosmologie
Nous aurons le plaisir d'accueillir Ana Maria Lozano Riviera et Sarah Vanuxem. Les communications seront suivies d'un dialogue collectif en lien avec les problématiques soulevées par chacune et les questions plus générales ouvertes par la chaire Habitabilité cette année.
Ana Maria Lozano Rivera
On s’intéressera ici au métier à tisser kogi non seulement comme un outil technique, mais comme un modèle condensé du corps, du territoire et du cosmos. Des formules générales du type « l’univers fonctionne lui-même comme un métier à tisser » abondent dans la littérature sur les Kogi, mais restent trop larges pour saisir finement les processus à petite échelle : le torsadage de la pensée lors du recueil des offrandes, la composition de la personne ou encore la formation du couple, tous envisagés comme résultats d’un long travail de consolidation et de filature de la pensée. On suivra ici un fil d’articulation entre la morphologie des gestes du shakuankalda – métier à cadre posé au sol – et ces différents registres de la vie sociale avec d’autres techniques des tissages Kogi. Le complexe cosmogonique kogi intègre le tissage comme une véritable technique d’écriture (gowi) : les tissus fonctionnent comme supports de communication avec les non-humains. Le tissage apparaît ainsi comme une « éco-sémiologie » en acte.
On exposera ici comment l’ensemble de la technologie textile implique chez les Kogi des processus d’organisation de la pensée qui articulent communication, genre, fertilité et cosmologie, et maintient en mouvement la relation entre microcosme (le corps) et macrocosme (la Sierra et l’univers).
Doctorante en anthropologie sociale à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), rattachée au Laboratoire d’anthropologie sociale (LAS) et diplômée des Beaux-Arts de Paris. Elle a été professeure à l’Universidad Nacional de Colombia, où elle a animé un séminaire de recherche en anthropologie appliquée à l’art (2021). Depuis dix ans elle développe une recherche mêlant arts et sciences auprès de la communauté indigène Kogi du nord de la Colombie, dans la Sierra Nevada de Santa Marta. Sa thèse porte sur le rapport que les Kogi entretient avec le territoire. À cette fin, elle étudie les techniques du corps, envisagées comme des opérateurs de fertilité et des modes de pensée en acte. À travers une analyse morphologique des gestes et des trajectoires dans la Sierra, elle s’intéresse à la manière dont les Kogi articulent corps, genre, territoire et cosmos. Ses travaux s’appuient sur des méthodologies artistiques mobilisant des formes de connaissance non discursives.
Sarah Vanuxem
À partir de lectures relatives au Kogis, peuple autochtone de la Sierra Nevada, en Colombie, on s’interrogera sur les actions menées, depuis la France, pour les aider au rachat de terres spoliées (aide à la décolonisation ou au développement ?), la pertinence d’une présentation de leur manière de vivre en termes de « communs », le sens qu’il y aurait à parler de droits de la nature en écho à leur « loi de l’origine », et la critique qu’iels pourraient nous inviter à faire de l’écoféminisme.
MCF HDR à l’Université Côte d’Azur, en délégation à l’AFD, Sarah Vanuxem est l’autrice de Les choses saisies par la propriété (IRJS, 2012), La propriété de la terre (Wildproject, 2018), Des choses de la nature et de leurs droits (Quae, 2020), Du droit de déambuler (Wildproject, 2025), et, avec A.-C. Caille, La tragédie des enclosures (LLL, à paraître en juin 2026).
Informations pratiques
Inscription gratuite mais obligatoire.
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