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Michèle Lavoie
Rencontre

Analyse de textes philosophiques québécois assistée par ordinateur : quelques résultats

L'objectif de cette journée est la présentation, par Ludovic Chevalier, Francis Lareau et Jean-Claude Simard, de certains résultats du groupe de recherche subventionné par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (2021-2026) : Analyse de textes philosophiques québécois assistée par ordinateur (direction : Ismaïl Biskri, Informatique, Université du Québec à Trois-Rivières).

Programme

Matinée, 9h30-12h
La responsabilité de la langue comme enjeu de justice épistémique : politique de la mémoire, choix institutionnels et visibilité de la science dans les documents de politique publique européens

Première partie
Francis Lareau, Jean-Claude Simard et Ludovic Chevalier
La responsabilité de la langue comme enjeu de justice épistémique : politique de la mémoire, choix institutionnels et visibilité de la science dans les documents de politique publique européens

Une communauté politique a-t-elle la responsabilité de rendre visibles, dans sa propre langue, les raisons scientifiques qui orientent ses décisions ? Plus généralement, une société peut-elle prétendre à une véritable autonomie démocratique si l’accès aux savoirs qui structurent l’action publique dépend de la langue du document ? Ces questions renvoient à un problème à la fois théorique et politique : celui de la visibilité sociale de la science dans des espaces publics multilingues, et des formes de justice ou d’injustice épistémiques qu’elle implique.

Pour éclairer ce problème, nous nous appuierons sur une vaste étude quantitative portant sur 2,88 millions de documents de politique publique européens, issus de la base Overton et couvrant huit pays, onze langues et la période 2009-2024. L’analyse montre que les documents rédigés en anglais (dans des pays dont la langue nationale n’est pas l’anglais) citent davantage la littérature savante que ceux rédigés dans les langues locales. Toutefois, cet avantage n’est ni uniforme ni purement linguistique : il varie fortement selon les pays, les types d’institutions et les domaines thématiques. L’anglais y fonctionne donc moins comme une cause isolée que comme un opérateur de sélection, de filtrage et de hiérarchisation des formes de savoir reconnues dans l’espace public.

À partir de ces résultats, nous proposerons une lecture philosophique de la relation entre la responsabilité, le choix et la coordination au sein des infrastructures de la connaissance publique. D’une part, le choix de la langue n’est pas neutre : il engage des institutions, des publics, des traditions administratives et des modes de légitimation du savoir. D’autre part, la coordination entre science et politique ne peut se réduire à la simple circulation de contenus : elle suppose des dispositifs de traduction, de citation, d’indexation et de reconnaissance qui conditionnent ce qui devient visible, transmissible et discutable. En ce sens, la question linguistique apparaît comme un lieu privilégié pour penser la responsabilité des acteurs publics face à la mémoire scientifique de leurs décisions. 

Nous conclurons en soutenant que la visibilité de la science dans les politiques publiques ne relève pas seulement d’une efficacité communicationnelle. Elle touche à la justice épistémique, à l’égalité d’accès aux raisons publiques et à la coordination démocratique des savoirs. Une politique de la mémoire scientifique, entendue comme exigence de traçabilité et de reconnaissabilité des références savantes dans toutes les langues de la Cité, constitue dès lors une responsabilité institutionnelle à part entière.

Seconde partie
Ludovic Chevalier
Présentation du collectif Explorations en philosophie québécoise (dir. Chevalier, Lamonde et Provencher, Québec, Presses universitaires de Laval, 2026)

Les moments de réflexion sur la philosophie québécoise et son enseignement demeurent jusqu’ici plutôt rares. L’existence d’une philosophie québécoise n’est pas reconnue institutionnellement, contrairement à celle de la littérature québécoise par exemple.
L’ouvrage Explorations en philosophie québécoise se veut un jalon dans le parcours qui devrait mener à cette reconnaissance, tout en restant modeste. Le propos du livre n’est en effet pas théorique, il est surtout pratique puisqu’axé sur l’enseignement. Dans sa partie centrale, il présente quelques visions de la philosophie québécoise et une série d’exemples de mise à contribution de philosophes québécois dans l’enseignement de la philosophie au collégial - un niveau de formation intermédiaire entre le secondaire et l’université propre au Québec qui équivaut, en France, à la dernière année du Lycée et à la première année d’université (pour la formation préuniversitaire de deux ans) ou à l’IUT, Institut universitaire de Technologie (pour la formation technique de trois ans).

Après avoir résumé le contexte et le propos du livre, nous présenterons quelques prolongements possibles en guise de conclusion et soulèverons la question de l’arrimage entre le particulier et l’universel. Il faut entendre par là le rapport entre des questions historiquement et géographiquement situées et des questions plus générales (par exemple « qu’est-ce qu’une nation? », « qu’est-ce que la laïcité ? », « qu’est-ce que la culture ? » ou encore « la langue fait-elle partie de l’identité ? »). L’espace physique et mental québécois se trouvant au carrefour de plusieurs influences (française, britannique, mais aussi autochtones et bien sûr américaine), il est marqué par la diversité tout en conservant une spécificité qui lui confère une place irréductible dans le dialogue philosophique sur l’humaine condition.

Matinée organisée dans le cadre de l'IRN ReCCord (International Research Network, "Responsibility, Choice, and Coordination"), coordonné par Gilles Campagnolo.

Après-midi, 14h30-17h30
Inflexions québécoises dans la compréhension de la responsabilité dans les domaines culturel et linguistique
Ludovic Chevalier et Jean-Claude Simard
Politique de la mémoire et responsabilité : l’exemple de la philosophie québécoise francophone

Une société a-t-elle une responsabilité envers sa propre histoire ? Sommes-nous toujours "quittes envers le passé" (P. Vadeboncœur) ? Plus spécifiquement, une communauté philosophique a-t-elle un devoir de mémoire ? Si oui, elle doit disposer a minima d’une interprétation de son histoire. Ces considérations ont donné naissance au volet philosophique du projet de recherche "Analyse de textes philosophiques québécois assistée par ordinateur". Parrainé par le LANCI, le Laboratoire d’analyse cognitive de l’information de l’UQAM (Université du Québec à Montréal), alors codirigé par le regretté Jean-Guy Meunier (Philosophie, UQAM), ce projet a reçu une importante subvention de cinq ans du CRSH, le Conseil de Recherche en Sciences Humaines du Canada.

Pour traiter ces questions, nous développerons d’abord quelques linéaments d’une politique de la mémoire, en nous appuyant entre autres sur les travaux d’un philosophe venu maintes fois au Canada francophone : Paul Ricœur (La mémoire, l’histoire, l’oubli, 2000). Nous en profiterons pour montrer pourquoi, au Québec, la négation d’un passé perçu comme honteux a trop souvent constitué une forme particulière d’aveuglement, de repli sur soi, voire de mépris des réalisations antérieures, mépris lui-même lié à une forme pernicieuse de self-durhamisme (R. Hébert). Pour illustrer notre propos, nous donnerons trois exemples historiques inspirants, largement méconnus de la communauté philosophique québécoise : 1) contre l’obscurantisme, la lutte en faveur de la recherche scientifique et de la libre-pensée (l’affaire Laurendeau, 1907-1912), 2) la promotion de traditions philosophiques alternatives pour secouer l’orthodoxie néo-thomiste (le débat Villeneuve-Longpré, 1927) et, enfin, 3) le souci d’appuyer la politique sur une forme de métaphysique de la personne (d’Emmanuel Mounier à la constitution canadienne : Pierre Elliott Trudeau, de Cité libre à 1982).

Nous conclurons en montrant pourquoi une politique adéquate de la mémoire constitue non seulement un devoir pour une communauté philosophique, mais également une responsabilité, une forme de justice qui doit marier vérité historique, réconciliation avec le passé et affirmation collective (en référence à Emerson et à la self-reliance).

Après-midi organisée dans le cadre du séminaire d'actualité de l'axe RSE (Responsabilité sociale des entreprises et des organisations) de l'ISJPS, dirigé par Emmanuel Pïcavet et Kathia Martin-Chenut.

Informations pratiques

Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Centre Lourcine, 1 rue de la Glacière, 75013 Paris
Bâtiment 1, 2e étage, salle 13
Longer le bâtiment 1 pour arriver au pignon sud, où se trouve la porte d'accès aux escaliers.

Inscription gratuite mais obligatoire.
Téléchargez le billet PDF qui vous sera envoyé avec la confirmation de votre inscription : il vous sera indispensable pour entrer dans l'université.
Un document d'identité peut vous être également demandé.